Je la croise tous les matins

Je pourrais vous parler d’une chanson de Johnny Halliday, mais non. Je vais vous parler d’une inconnue que je croise tous les matins. Elle marche le long du Boulevard Reyers, elle va de Diamant au Square Vergote. Elle conduit sa fille à la crèche ou à l’école, je ne sais pas trop bien. Moi, je suis dans ma voiture et j’attends mon tour, sagement, pour passer sous le viaduc.

Si je vous parle d’elle, c’est parce que j’aime ce qui se dégage de sa balade matinale. La femme a la trentaine, elle est grande, blonde, svelte. Et elle papote avec sa fille qui doit avoir 2 ou 3 ans. Enfin non, sa fille papote, raconte, fait des gestes avec sa main gauche tout en gardant sa main droite bien serrée dans celle de sa maman qui sourit, écoute, commente. Il y a de la douceur dans leurs traits.

Je ne sais pas vraiment si je les croise tous les matins, je ne me suis pas posée la question avant aujourd’hui. Mais j’ai vu, au cours des mois, le ventre de la maman s’arrondir. Sur la fin, son pas était plus lourd, sa démarche plus lente mais elle avait toujours ce même sourire en écoutant sa poulette caqueter à ses côtés.

Elle n’a jamais l’air énervé. Elle ne semble jamais pressée. Elle serre toujours la petite main de sa fille dans la sienne. Elle n’a jamais l’air d’avoir dû trouver des fringues propres au dernier moment parce que du lait s’est vautré sur la tenue enfilée quelques minutes plus tôt. Elle n’a jamais l’air d’avoir dû hausser le ton pour que sa poulette se décide à mettre ses chaussures. Elle n’a jamais l’air d’avoir dû batailler pour que le timing soit respecté. Non. Elle a juste l’air zen. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il soleille.

Certains matins, je pourrais la détester pour ça. Parce que moi, je viens de dire à l’une d’arrêter de jouer à l’ado. Parce que l’autre ne sait plus où sont ses affaires de gym. Parce que je me suis changée trois fois et que je finis en jean’s et boots en râlant de me sentir moche. Mais non. La voir, les voir, m’apaise. C’est un rituel. Et j’aime les rituels. C’est structurant.

Ce matin, je les ai croisé(e)s. Je mets le e entre parenthèse parce que dans une écharpe, lové sur le ventre de sa maman, un bébé. Je me suis réjouie de voir que tout semblait aller bien. Tout en me disant que je n’en savais tout simplement rien. Que la vie devait parfois être piquante aussi pour cette nana rayonnante. Parce qu’elle l’est toujours un peu pour tous. Je ris. Vous auriez ri aussi en me voyant lutter contre l’envie d’ ouvrir ma fenêtre et de crier : Félicitations, plein de bonheur …

Je ne l’ai pas fait. Je n’en ai pas le droit. C’est leur intimité. C’est leur bulle. Les envahir pourrait l’exploser, la bulle. Se sentir épié(e)s par une (gentille) barge des rituels. Mais quand même, comme l’envie persiste, je leur adresse, via ce petit mot, tous mes voeux et mes ondes positives. Un juste retour de ce qu’elles m’apportent quand je les croise.

#cesgensquivousfontdubiensanslesavoir

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Mains dans les poches

J’ai 23 ans et je découvre Alanis Morissette. Hand in my pocket me trouble. Mais c’est peut-être parce que j’ai les mains en poche en l’écoutant. L’album, Jagged Little Pill, est sorti depuis trois ans et on ne m’avait rien dit. On ne me dit jamais rien à moi. J’ai 24 ans et je vais voir Alanis à Forest National. C’est mon premier concert de rock, j’écoute une ‘tite brunette speed qui ne chante pas toujours tout-à-fait juste et je la trouve fabuleuse. Comme quoi … Le temps passe et Hand in my pocket reste. Je la fredonne quand elle surgit au hasard de l’aléatoire. Je commence à la fredonner aussi dans ces moments où la vie pique un peu trop. Comme une formule MAgique qui permet de résister. A tout. Aux petits riens dont on fait une montagne. Aux grands touts qui nous font sentir moins que rien. I’m broke but I’m happy I’m poor but I’m kind I’m short but I’m healthy, yeah I’m high but I’m grounded I’m sane but I’m overwhelmed I’m lost but I’m hopeful baby And what it all comes down to Is that everything’s gonna be fine fine fine Cause I’ve got one hand in my pocket And the other one is giving a high five J’ai 32 ans, ma vie a un peu changé et un gars me demande naïvement si je connais Alanis Morissette. Après m’avoir parlé de Tori Amos. Ou l’inverse. Peu importe. Il aurait pu me demander du feu, l’heure ou un tic-tac mais non, il m’a demandé si je connaissais Alanis Morissette. Je prends l’air de rien, je suis désinvolte mais la main en poche, je pose l’autre dans celle qu’il me tend. Et je l’y laisse. A long terme. J’ai 33 ans et c’est la main en poche que je dis au revoir au frérot. I’m lost but I’m hopeful. J’ai 33 ans et je décide qu’à mon enterrement, quand je serai vieille de chez vieille presque pourrite, Hand in my pocket fera partie de la programmation musicale. Parce que voilà. J’ai 34, 35, 36 ans et si d’autres titres se sont ajoutés à ma future veillée mortuaire*, Hand in my pocket reste. Indétronable. J’ai 37 ans. Mon iPod regorge de jolies chansons qui font du bien mais bizarrement, hier, tard, dans la cuisine, j’ai écouté la radio. Un peu par hasard. Je n’écoute jamais la radio tard, le soir, dans ma cuisine. Je suis plutôt adepte du vautrage sur canapé devant la télé. Et pourtant, distraitement, on a appuyé sur le bouton. Pour remplir les vides de l’esprit qui font que tout s’entrechoque et que la migraine est proche. Parce que la vie piquait un peu. Et la brunette speed qui ne chante pas toujours tout-à-fait juste a entonné Hand in my pocket. Fabuleuse. Comme la première fois. Vous allez rire, je le sais, mais j’y ai vu un signe. Un signe d’apaisement. Et j’ai bien fait. Mmmm. Je sais. Vous allez encore me taxer d’excès d’optimisme. Certes, on voit des signes où on veut en voir. On les interprète aussi. Après … N’empêche, cette chanson me veut du bien.

 What it all comes down to

Is that I haven’t got it all figured out just yet I’ve got one hand in my pocket And the other one is giving the peace sign * Playlist pour fêter MA mise en bière : Alanis Morissette, Hand in my pocket , David Byrne, Road to nowhereZazie, J’arriveAngus et Julia Stone, Paper Aeroplane, Pearl Jam, Just BreatheEddie Vedder, End of the RoadAgnes Obel, Riverside et Stefano Landi, Homo fugit velut umbra

A en perdre la typo

J’ai 37 ans et cet après-midi, j’ai perdu ma typo.

Je perds (à court terme) beaucoup de choses. Mes clés. Mon téléphone. Ma voiture. Mon sac. Mais ma typo, jamais. Je suis drillée, voyez-vous. Un pan de mon job est l’écriture. C’est une seconde nature. Une première, même, avec le temps. J’écris et je ponctue sans réfléchir.

Tssss. Je vous vois sourire en pensant que je ferais mieux de réfléchir un peu plus parfois. Certes. C’est un autre débat. Une question de relecture et d'(auto-)censure. D’émotions, aussi. Mais on s’égare …

Bref. J’ai perdu ma typo. J’écrivais un mot avec apostrophe et c’est le doute qui m’a apostrophée. Je me suis arrêtée, les doigts suspendus au-dessus du clavier. Le regard bovin. Un grand vide. Je ne savais plus. Je n’hésitais pas. J’avais juste la certitude que c’était la première fois que je tapais un mot avec apostrophe et que personne ne m’avait jamais enseigné quelle règle appliquer. Je vous jure, c’est flippant.

J’ai entre 15 ans et 22 ans, je suis étudiante et jamais je n’ai connu un tel moment de vide. Même épuisée.  J’ai plutôt eu de grands moments culottés* du genre ‘Non monsieur, je ne peux vous parler du dernier chapitre mais comme je joue mon année, je veux une autre question. Même deux, même trois, même dix. Mais pas le dernier chapitre. Pas après une seconde session de dix examens**. Impossible.‘ Ce fut payant puisque malgré son air scandalisé, le prof m’a posé 5 questions différentes et m’a gratifiée d’un 13.

J’ai 37 ans et pour une apostrophe, j’ai buggé. Je vous jure, c’est flippant (bis). Ce (trop long) moment pendant lequel vous ne savez plus. Un crash de disque dur.  Vous êtes comme ‘perdu’. Ce n’est pourtant pas le moment de perdre quoi que ce soit. La période est dense. J’écris des kilomètres de phrases que je veux courtes et claires. J’ai un timing serré et une échéance à respecter. Je fonce, tête dans le guidon. Comme tous ceux qui bossent sur ce dossier. Comme tous ceux qui bossent avec une deadline, en fait. Comme depuis mes 23 ans quand il y a un projet à boucler.

J’ai repris mes esprits. J’ai changé de dossier malgré l’urgence et avant d’oublier qu’on s’arrête au rouge et qu’on démarre au vert, je suis rentrée chez moi. Dans mon home sweet home. Profiter des Monstrésors. Faire sauter des crêpes et boire un verre de rouge. Sans m’énerver. Parce que merde. Perdre l’apostrophe, c’est un signe. Qu’il faut une pause. Juste de quelques heures mais une vraie pause. Tant pis si tout n’est pas parfait. Tant pis.

La vie fatigue parfois … Pas seulement le boulot. La vie. Les périphériques. Il faut pouvoir l’accepter. Il faut pouvoir lever (un peu) le pied. J’y travaille veille.

Se concentrer sur l’essentiel. Abuser des points d’exclamation. Mettre le boulot et les soucis entre parenthèses. Leur offrir des points de suspension. Les balayer sous le tapis (de souris). Pour quelques heures seulement. Pour quelques heures sûrement.

Prenez soin de vous …

MA

*Tsss, je vois vois sourire, esprits tordus …

**Namur et ses secondes sessions intégrales où l’on repassait tous les cours en dessous de 14 …

Drôle d’anniversaire

J’ai 33 ans. Le 7 juin, mon frère fête ses 30 ans. Enfin, en théorie. En pratique, ce jour-là, on l’a plutôt enterré. Un matin, le 4 juin, Manu ne s’est pas réveillé. Aucun « debout tas de nouilles » n’aurait pu le tirer de son sommeil. Son horloge interne s’est arrêtée.

J’ai 37 ans et François Morel a intitulé sa chronique ‘Salaud de bonheur’. Sourire ému. « Ne me parlez pas du bonheur, c’est un salaud, un vrai salaud … Un dissimulateur. Un sale type qui se cache. Un sale mec qui ne joue pas franco. (…) Il est invisible. Il se cache. Il se camoufle. On ne sait pas qu’il est là. Salaud de bonheur. (…) Mais c’est quand il part qu’on s’aperçoit de son absence. « .

Ces paroles, Manu aurait pu les prononcer. La rage au coeur. Les poings serrés. Manu cherchait le bonheur et il est allé (trop) loin pour le trouver.

Et pourtant, dans ma boîte à souvenirs, le bonheur était là. Sur nos photos d’enfance. Dans son sourire. Dans ses yeux. Une petite tête d’angelot heureux, ce gamin. Un vrai diablotin, en réalité. Ce qu’on a crié. Ce qu’on a ri. Ce qu’on a pleuré, aussi. Ce qu’on s’est aimé, en fait. Un peu. Beaucoup. Passionnément. A la folie.

‘Salaud de bonheur’ … Comment vous dire … Manu n’a jamais senti le bonheur partir. Il a toujours été là. A sa portée.  Mais le frérot a toujours cru qu’il entrerait dans sa vie avec fracas en criant « Tataaaaaaaa, c’est le moment, c’est l’instant, je suis lààààààààààààà ». Mais ça, le bonheur ne fait pas …

J’ai 37 ans et je vous murmure à l’oreille d’ouvrir les yeux. De regarder. Juste là. Ici aussi. Tout près. Il est là, le bonheur. Certes, partiel, parfois incomplet, tellement discret, noyé, en kit façon Ikéa … ou en p’tite monnaie … mais il est là …

Happy, my bro … Clin d’oeil vers là où tu es.