Bien dans ses baskets !

J’ai 37 ans et j’aime l’idée de ‘me’ dépasser. En sport, j’veux dire. Notez, je ne cours pas très vite. Il n’est donc pas difficile de me dépasser. Par contre, je tiens. De plus en plus longtemps. Le lièvre et la tortue, ça vous dit quelque chose 😉 ?

J’ai entre 5 ans et 18 ans et le sport n’est pas une tradition familiale.  Non. Oh, si, la branche d’à côté. Mais pas la nôtre. Je pourrais vous dire que j’ai fait de la danse. J’en ai fait. Chez madame Jeanette. Dans sa cave. La barre. Le miroir. Toussa. Moi, ce que j’aimais par-dessus tout, c’était rire aux blagues de Gino, son mari, en me réchauffant près du poêle. Je pourrais vous dire que j’ai joué au ping-pong. J’y ai joué. J’avais même un bon revers déstabilisant de gauchère. Jusqu’au jour où je me suis cassée le poignet gauche. En tentant d’arrêter un but. Au foot. Dans la cour de l’école. En 6e primaire. L’année qui a suivi Mexico. J’étais profondément nulle. Je pourrais vous dire que j’ai joué au tennis. Un peu. Soit je frappais avec précision mais dans le filet, soit avec force mais dans les fourrés (poke Géra). Je ne suis pas faite pour le sport. Et je m’en suis convaincue.

J’ai 34 ans. Je respire difficilement et j’ai les articulations qui gonflent.  C’est le déclic. Le premier. L’essentiel. Je dois me respecter. Je ne suis pas faite pour le sport, y a qu’à voir les autres ? Je dois oublier le rythme des autres. Je dois suivre le mien. Lent. Je choisis le fitness, surtout pour travailler l’endurance. En solo. Et je me dépasse. Progressivement. J’ai 36 ans et je fais les 20 km de Bruxelles. Derrière mon appareil photo, of course. Pour mon plaisir. J’immortalise les joggeurs. Leurs pieds. Leurs mollets. Leurs visages. Leurs grimaces dans l’effort. Leurs sourires de défi. Leurs déguisement pour certains. Quel que soit le rythme. Ils y mettent tout ce qu’ils ont en eux. Il y en a qui marchent, entre deux foulées. Sans honte. Je suis bluffée. C’est le déclic. Le deuxième. Je commence à courir. En chansons. Sans me soucier des distances. Sans me soucier du chrono contrairement à mes séances en salle. J’y vais à l’humeur. Parfois trois fois en cinq jours. Parfois plus pendant deux semaines. Parce que je n’ai pas envie. Parce que je suis fatiguée. Parce que …  Et pourtant,  je progresse. J’ai 37 ans et ces deux derniers soirs,  j’ai couru 45 minutes sans pause. Et je souris. Fièrement.

Faire les choses pour moi. Suivre mon rythme. Définir des défis. Réalisables. Prendre le temps de les réaliser. Se reposer parfois. Pour ne pas user l’envie. Accepter quand les pieds n’ont pas la tête à courir. Sans drame. Et puis, si ça s’éternise, se botter le cul et repartir. Doucement. Pour retrouver mes sensations et l’envie de me dépasser. Le seul moyen de tenir à long terme et d’être bien dans mes baskets.

Mmmm. Vous dites ? Comme dans la vie ? Oui. Comme dans la vie. Faire les choses pour moi. Suivre mon rythme … Accepter quand les pieds n’ont pas la tête à courir. Sans drame. Et puis repartir. Doucement. Un jour, on m’a murmuré  à l’oreillette : ‘il faut être gentil avec soi …’. Je crois que j’ai enfin compris … Le déclic. Le troisième.

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Altération passagère …

Un accident. Le dico est ouvert. Je décortique la définition. Je m’attarde sur le sens musical donné au mot. ‘Altération rencontrée passagèrement’. Je m’y attache aussi. Passagèrement. Mon fils a subi une altération passagère, dans une piscine, sur l’île de Ré, le jour de notre arrivée. Il a coulé. Il n’avait pas « l’air de » mais il en a manqué, d’air, justement. De force, aussi. C’est lié. Comme les pieds et poings.

Les pompiers, les médecins, les infirmières et last but not least, mes tribus m’ont dit et redit pour que je ne l’oublie pas : « C’était un accident et vous/tu avez/as sauvé ton fils. L’attention. L’instinct. Votre/ton instinct » … Il n’avait pas l’air noyé, les nageurs autour de lui le prenaient pour un des leurs. Il n’avait pas « l’air de » mais j’ai plongé. Je l’ai porté à l’air libre et j’ai hurlé. Sur lui. Sur tout. J’ai pleuré de colère. Contre moi. Contre tout. Je l’ai secoué. Je l’ai pendu par les pieds. Mais pas au grenier comme dans mon éternelle plaisanterie. Au sens premier. Pour qu’il respire. Pour qu’il ouvre les yeux. J’ai accroché son regard refusant qu’il lâche le mien. Les pompiers et l’équipe médicale ont fait le reste. La tribu vendéenne aussi.  Zoé a été secouée mais je ne l’ai pas pendue par les pieds. Je l’ai serrée fort. Et moi … Moi j’ai sauvé mon fils mais je ne peux m’empêcher de chercher comment j’aurais pu éviter l’altération passagère. Je n’essaie même pas de fuir les images qui me viennent parfois, souvent, depuis. Je vis avec. Je vis. Et Titouan aussi. C’est l’essentiel.

L’essentiel, c’est aussi les tribus. Vendéenne, évidemment, mais pas que. Un motard venu de loin. Des messages de partout. La suite des vacances fut belle. Emouvante. L’ambiance particulière. Les rires des Monstrésors m’ont tiré des larmes. J’ai continué à veiller au bord de l’eau. A ne pas frémir à la première grosse vague. Ou à ne pas leur montrer. A ne pas les empêcher de vivre parce qu’on peut mourir. Ce qu’ils ont vécu est en eux. Ils savent. J’ai aussi perdu un peu (plus) d’insouciance. La vie est piquante. Belle mais piquante. J’aimerais juste chuchoter à l’oreillette que c’est bon, là, je n’ai (plus) pas besoin d’altération, passagère ou non, pour le savoir …

Je ne sais pas comment on vit quand il n’y a pas de happy end. Je ne veux pas le savoir. Rien que d’y penser, les larmes me viennent. Donc je n’y pense plus. Vous dites ? Menteuse ? Mmmm, un peu, oui. Mais je devine la spirale de questions puisque je l’ai en moi … Qu’a-t-on fait, que n’a-t-on pas fait, qu’aurait-on pu faire pour éviter que … Parfois, il n’y a tout simplement pas de réponse autre que ‘c’est un accident’.  On n’aurait rien pu faire. Il faut l’accepter. Vivre est une prise de risques. J’ai mal aux tripes de le dire. D’ailleurs je vais inscrire les Montrésors à des cours de natation durant les cent prochaines années … Vous dites ? Oui, c’était un accident, je sais …

Prenez soin de vous. Prenez soin des autres. La vie est une altération passagère … Un mystère …