La table bistro

Voilà six ans que je fais partie de sa vie. Une touche de couleur dans un jardin (un peu) sombre. Mais un jardin quand même. Si je me souviens bien, il n’y a pas grand chose à l’intérieur. D’avant, elle a repris son meuble en osier. Le reste arrivera plus tard. Elle a acheté un matelas, un canapé futon framboise et des tabourets vert et rose pour les Monstrésors. Le reste, elle l’a récupéré ou emprunté. Je suis arrivée , comme un cadeau. Home sweet home en construction …

Autre temps, autre lieu. La table de kermesse a fait son entrée. Fine et longue. Un peu folklo. Les jolis fauteuils aussi. Plus classiques. Le col roulé vert a pris possession de son mur et des chaises oranges sont venues rappeler les cheveux de la rouquine. Le reste est arrivé. De l’ancienne vie. Le vieux meuble de bonne-maman. La table et les chaises de Herve. Moi, je suis en terrasse. Bien exposée. A portée de transats. Pas loin du barbecue. Home sweet home en progression.

On déménage. Encore … Un trois chambres. Pas loin de l’école. Les Monstrésors ont chacun leur espace. Le col roulé se voit dans un miroir assorti à ses bottes. Il se murmure qu’il n’y a qu’un balcon. Minuscule. Les transats ont trouvé une famille d’accueil. Le barbecue aussi. Je frémis. Je crains la poussière et les araignées dans un recoin de la cave. Et puis un sursaut. La cuisine est petite et étroite mais il lui manque un détail. On chuchote que c’est provisoire. Je feins de ne rien entendre. Je m’installe.

Trois ans plus tard, je suis devenue essentielle. En semaine, le matin, je m’occupe des petits pendant qu’elle prépare la journée. Le soir, après l’école, je suis en mode dictée ou leçons compliquées. Juste avant le petit verre d’apéro pendant qu’elle touille dans les marmites. Je suis souvent bercée par le tapotement du clavier. Le weekend, chauffée par un rayon de soleil ou par le radiateur tout proche, elle sirote son café, une jambe repliée sous elle en s’appuyant sur moi. A d’autres moments, je fais mine de ne pas entendre la papote des amoureux. Home sweet home à profusion.

Voilà six ans que je fais partie de sa vie. Une touche de couleur. Un peu rouillée quand même.  Si je me hisse sur la pointe des pieds, je vois des meubles de valeur par delà les murs. Sentimentale, la valeur. Des coups de coeur. Plein de couleurs. D’avant, elle n’a repris que l’essentiel. Le neuf s’est patiné pour en faire partie … des meubles et de l’essentiel. Il y a du monde qui passe. Ses tribus surtout. J’ai trouvé refuge chez elle et  je suis devenue le sien. Je l’ai vue avancer. Foncer. S’asseoir. Pleurer, aussi. Rire énormément. Se confier. Avec ou sans hésitations. Réfléchir. Parfois trop. Chercher l’équilibre. Sans cales sous les pieds.

Voilà six ans que je fais partie de sa vie. Je suis la table bistro de MA. Il y a du vin blanc au frais. Les verres ballons sont derrière vous. Installez-vous, je m’occupe du reste.

bistro

Ca y est, je pleure …

bouillon

J’ai (presque) 38 ans et si je cumule les pv pour excès d’optimisme, je suis aussi une émotive (presqu’) anonyme. Depuis toujours. Des moments (dits) dramatiques m’arrachent peu de larmes. Genre ‘tête haute, regard fixe et poings serrés’. Genre ‘je gère’. Genre ‘même pas mal’. Ils déclenchent un humour décalé. Presque noir. Par contre, d’autres broutilles me donnent la voix qui tremble, me mouillent les yeux et me font prendre des airs de tragédienne. Je pleure devant des navets. A l’écran. Pas au marché. J’ai très vite mal au coeur.  Pour des choses pas très graves.  Je fuis le conflit. S’il me rattrape, j’ai la lèvre boudeuse, le ton désespéré. On en rit beaucoup. Après. Autant en rire, d’ailleurs. On ne va pas pleurer pour si peu.

J’ai (presque) 38 ans et  je dis aux Monstrésors de ne pas pleurer pour si peu. Mon fils a (un peu) hérité de mes glandes lacrymales (trop) irritées. On se frotte les yeux et  ils sont humides. Les allergies n’expliquent pas tout.  J’ai donc décidé de nous endurcir. Un peu. Les résultats sont fabuleux. On ne pleure (presque) plus devant le Jardin extraordinaire. Même si on n’a pas retrouvé la trace du lynx. On passe The Voice la tête sous la couette pour ne pas croiser le regard des candidats éliminés. On progresse, non ?

J’ai (presque) 38 ans et l’autre matin, j’ai pleuré. A gros bouillons. C’est rare. Oui je sais. Le gros bouillon, c’est pour l’eau des fontaines, le sang des plaies ou la cuisson. L’expression me vient de Brel qui, un jour, l’a chantée. Peu importe. L’autre matin, j’ai pleuré à gros bouillons. Les sanglots me sont venus du chagrin  d’un autre. J’ai écouté. J’ai murmuré. J’ai compris ses larmes. Avec la distance nécessaire. Le recul de celle qui s’est déjà relevée de ce genre de moments. Pourtant … J’ai fait une bonne grosse soupe de pleurs. Loin de lui. Des trucs sont remontés du fond de la marmite. Des fumets contrastés. Des moments pour lesquels j’avais gardé la tête haute, le regard fixe et les poings serrés.  Tout s’est mélangé dans l’incohérence la plus totale. D’où l’expression ‘être dans le potage’.

J’ai (presque) 38 ans et et je pense, définitivement, que les gros bouillons, à petites doses, améliorent l’ordinaire. Avant de passer le mixer. Avant de savourer, apaisé(e), le goût de la vie ‘sans gros morceaux’. J’ai (presque) 38 ans et je revendique mon appétit de vivre. Mon excès d’optimisme. Ma sensibilité … qui passe par le piquant des larmes, un peu, parfois, aussi. Le sel de la vie, en quelque sorte.

Ca sent le cramé, non ?

J’ai 37 ans et un odorat très développé. Trop même. Les odeurs me troublent. Certains parfums ou fumets m’emmènent loin dans les souvenirs. Plus rarement, d’autres me filent la nausée. Mais toujours, je veux et je peux les identifier, les préserver ou les dissiper selon ce qu’ils éveillent en moi. Seulement, voilà, depuis quelques mois, une odeur me tracasse. Dans le hall de nuit. Comme un truc qui aurait fondu … Comme une résistance en surchauffe … Comme …

Et paf, j’ai 15 ans et mes parents ont investi dans une minuterie. Ils y ont branché le perco. Plus besoin de se lever plus tôt le matin pour ‘lancer la cafetière’ (vous aussi, vous visualisez toutes les expressions ? ), la minuterie s’en charge. Jusqu’au jour où ce n’est pas l’odeur de café fumant qui a fait lever les parents mais bien celle de la prise fondue.

J’ai 23 ans. Je vis à Namur avec mon amoureux. Nous avons un truc infaillible pour dissuader les voleurs de visiter notre appartement en notre absence. On a branché une lampe sur un minuteur. Elle donne l’illusion d’une présence. Le système est clairement (plus) fiable. De fait. Ce n’est pas le plastique fondu que nous sentons, un jour, à notre retour. C’est l’accoudoir du canapé qui commence à fumer légèrement. La lampe sur pied s’était dévissée et allumait le tissu de (trop) près.

J’ai 33 ans, je suis dans un nouvel appart. Petit. Avec cuisine américaine. Sans lave-vaisselle. Les enfants sont au lit. Je me force à ranger avant de me vautrer sur le canapé. Je lave, j’essuie, je pose. Je lave, j’essuie, je pose. Je lave, j’essuie, je … sens. Un truc. Une odeur. Du plastique fondu. Hum. Poser une boîte sur la taque électrique encore allumée n’était sans doute pas une bonne idée.

Bref … j’ai 37 ans et les odeurs de ‘surchauffe’ m’angoissent. Celle du hall de nuit perdure. Je sens frénétiquement les prises dans la chambre de Zoé, l’aspirateur dans l’armoire à brols, les fils électrique sans soquet mais avec sucre. Même les détecteurs de fumée passent à l’inspection. Rien. Jusqu’à hier. Dans ma voiture. La même odeur. Cette odeur de caoutchouc va me rendre folle.

Tilt. Déclic. Boum. Sourire. Puis rires. Nerveux … Mmmmm. Le point commun entre le hall de nuit et ma voiture hier ? Les bottes. En caoutchouc … Les nouvelles. Celle de mon fils. Achetées il y a quelques mois et stockées derrière la porte, dans le hall de nuit. Sifflotement. Tête d’angelote. Dormons tranquille. Si nous brûlons, ce sera de fièvre, de passion ou de folie …