Traces et empreintes

iroir

J’ai 38 ans et j’ai lu une lettre qui ne m’était pas destinée. Une lettre écrite en 1967. Par Maman. A son homme. A mon père. Elle était au fond d’un tiroir. Entre photos, faire-parts de naissance et faire-parts de décès. J’ai hésité. A la jeter. A la garder. A la lire. Vraiment. L’impression de regarder par le trou de la serrure. De dévoiler des secrets bien gardés. D’entrer dans une intimité qu’ils ont toujours pudiquement protégée.

Et paf. J’ai 15 ans. Je cherche un timbre dans un des tiroirs du vaisselier. On range toujours les timbres et les enveloppes dans un tiroir du vaisselier. Je ne retiens jamais lequel. Il y en a six. Je fouille, je retourne, je grommelle. Je tombe sur une lettre. Elle ne m’est pas destinée. Elle est au fond du tiroir. Je n’ai pas hésité.  A la lire. Je suis une ado égratignée et j’ai besoin de déterrer les secrets de fa(m)ille. Pour comprendre … MA vie, sans doute.

Ce n’est pas à proprement parler une lettre. C’est un billet écrit par Maman. Pour elle-même, je pense. Le texte est troublant. Il parle du chagrin du mois de novembre. De la perte d’un bébé. De la tristesse saisonnière d’une date-anniversaire.  J’y lis aussi que je suis le bébé miracle. Celui qui vient après le malheur.  J’ai longtemps gardé ce mot griffonné dans mes petits papiers secrets. Je l’ai souvent relu. Et progressivement, à force de m’user les yeux dessus, j’y ai trouvé ce qu’on n’écrit pas. J’y ai compris mon excès d’optimisme. Toute la joie retenue en m’attendant, je l’ai en moi. Toute la force du bébé qui s’accroche alors qu’on y croit pas, je l’ai en moi. J’y ai puisé de quoi me relever de tout. J’y ai lu ce que j’avais envie ou besoin de lire. Sans doute. Peu importe. Je (vais) me relève(r) de tout. C’est en MA.

J’ai 38 ans et j’ai lu une lettre qui ne m’était pas destinée. Forte de ce billet de mes 15 ans. Forte de la présence d’une potine avec qui on finit toujours par rire de tout (poke Anne L. et merci). C’est une lettre écrite en 1967. Par Maman. A son homme. A mon père. Avant leur mariage. Après une bisbrouille. J’y ai lu de l’amour. J’y ai lu la peur de perdre l’autre. J’y ai lu l’angoisse des sentiments (trop) forts. J’y ai lu l’envie d’une vie commune. J’ai gardé ce mot griffonné dans une caisse, au milieu des photos, faire-parts de naissance et faire-parts de décès. Un jour, je (re)fouillerai dedans. Avec mes soeurs. On ouvrira une bonne bouteille de vin et on se plongera dans leur(s) souvenir(s). Dans les nôtres, aussi. Pas maintenant. Pas tout de suite.

J’ai 38 ans et la question de la trace m’intrigue … Vider des tiroirs,  c’est entrer dans l’intimité de quelqu’un. Faut-il (déjà) trier ? Doit-on (tout) savoir ? Je pense à ce que je garde précieusement depuis tant d’années. Les photos. Les p’tits mots. Les déclarations d’amour. Les ruptures, aussi. Je scanne mentalement mes archives. Un jour, les Monstrésors me découvriront peut-être amie, femme, amoureuse et amante à travers ce que je laisserai derrière moi. Ils comprendront. Ou pas. Un jour aussi, ils (re)liront les MApapotes avec leurs yeux de grands, (pas trop, j’espère) égratignés par la vie.  J’aimerais surtout qu’ils y puisent de quoi se relever de tout. Et je souris à l’idée d’abandonner, consciemment, des petits mots griffonnés rien que pour eux.

(ps : et vous, les tiroirs ? C’est sans stress ? 😉 )

7 réflexions sur “Traces et empreintes

  1. Les tiroirs… c’est toujours une tranche de vie qui passe lorsqu’on les vide !
    Dernièrement, j’ai fait rénover un meuble qui en comprend 9, de tiroirs ! Aujourd’hui, je l’ai reçu en retour, tout neuf, et je repousse le moment d’y remettre tout en place… Tous ces papiers que je vais devoir trier, et j’appréhende car en les vidant, ces tiroirs, je suis tombée sur le testament de Maman et le relire m’a fendu le coeur, j’avais oublié qu’il se trouvait dans l’un de ceux-là. J’ai retrouvé des cartes postales qu’elle adressait à mes enfants lors de ses nombreux voyages et aussi pour leurs anniversaires… elle me/leur manque encore tellement… mais j’ai aussi souri car retrouver son écriture était doux à mes yeux, qui ne pleurent plus en la lisant.

    Par contre, se sachant condamnée, elle avait fait son propre tri face à une terrible et redoutable déchiqueteuse face à laquelle elle était restée assise 3 jours durant lesquels elle regardait passer ses si belles écritures (ou pas) dans cette machine infernale qui broyait tout sur son passage de toutes ses dents aiguisées avec un bruit horrible qui saignait son coeur sur chacune de ses pages, certainement, pour ne laisser finalement, que ce qu’elle voulait bien (nous) « laisser »… et pour emporter avec elle son « petit jardin secret ». 🙂

    Je me suis aussi posée la même question, savoir s’il faut aussi commencer à trier ou pas encore ? Que (leur) laisser, que détruire ? J’ai un carton remplis de « mon petit jardin secret » dans la cave, qui a fait bon nombre de déménagements et me suit toujours. J’aurai beaucoup de mal à détruire tous ces souvenirs, mais je pense qu’un jour, je ferai ce tri, j’espère avoir encore quelques bonnes décennies devant moi avant que ce jour ou cette nuit là n’arrive et qui sera certainement très particulièr(e)… mais aujourd’hui, je décide de laisser ces idées mûrir bien au chaud dans l’un de mes tiroirs !

    « Vive la vie » !

    Sophie

  2. J’ai du vider « la vie entière  » de mes parents. Ne vivant pas dans le même pays, c’était compliqué sinon j’aurais voulu prendre tout mon temps pour savoir quoi jeter ou garder, attendre seulement d’être prête. Il ne faudrait pas devoir passer de la découverte au tri. Le meuble de papa on ne pouvait pas y toucher et voilà que soudain il m’appartient! En plus du tri il faut souvent chercher dans la hâte des papiers indispensables pour des futures démarches. Ensuite je découvre des agendas, certains du temps de la guerre…une mine d’émotion…
    (je passe…autre chose m’attendait..)
    Oui, le feu chez nous! Et le tri c’est fait par lui-meme! Reste à choisir ensuite de garder des choses hors d’usage, noires et ébréchées, juste comme souvenir.. Mais les photos? Gondolées, a moitié effacées, comment les jeter? Non non…Ensuite c’est là noir et odorant a rappeler toujours le même drame… Nouveaux meubles nouvelle décoration, nouvelles résolutions… Je fais dans la sobriété aujourd’hui. Mais je suis encore dans ce processus de perte… J’ai les agendas de papa mais plus les miens…ainsi de suite…

  3. Je pense que j’ai très peu de traces du passé enfouies dans mes petites affaires (il faudrait peut-être que je vérifie?)

    Mais j’ai mon bébé miracle! Il a déjà… (je calcule)… 2 ans et 274 jours! Waouw!
    J’aimerais qu’il retrouve un jour un de ces billets d’humeur au fond d’un tiroir. Qu’il y lise le malheur mais surtout comment il a tout balayé et pansé en arrivant! Qu’il sache combien je l’aime! Qu’il y puise la force de se relever de tout et pourquoi pas, un excès d’optimisme!

    Allez vite! Un bout de papier, un crayon… non, un bic… ou mieux encore, un bon vieux stylo à l’encre!

    • Les souvenirs s’inscrivent et se retrouvent n’importe ou et parfois meme dans une odeur, une plante, un ciel d’hiver. A 60 ans il me semble etre arrivée au coeur de la nostalgie avec cette question : est-ce qu’aujourd’hui je connais plus de disparus que de vivants? Ils sont en tout cas tous en moi, les uns et les autres…

  4. Pingback: (Sur)vivre aux fêtes de fin d’année – mode d’emploi | mapapote

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